CHAPITRE VIII
Lise s’approcha du parapet ; le vent sifflait dans les membrures et les câbles de suspension, affolant les anémomètres vissés au sommet des pylônes. Elle se demanda avec angoisse si le pont serait capable d’affronter une tempête dans l’état actuel de la portée centrale. Pourtant, depuis la veille, des ouvrières travaillaient sans relâche, consolidant la chaussée au moyen de traverses métalliques prélevées sur la charpente des cubes d’habitation. La route prenait de plus en plus l’aspect d’une voie ferrée. Elle soupira. Elle avait froid ; son blouson avait sombré avec la camionnette et les sacs à dos sauvés par David ne contenaient que des rations de survie, des instruments d’orientation… Lorsqu’elle avait réclamé une couverture à l’une des femmes-sentinelles arpentant le palais, celle-ci lui avait fait clairement comprendre qu’elle ne l’obtiendrait qu’en échange d’un service précis dont le matériel de base se composait d’un lit. Elle avait renoncé, assez sottement du reste ; au point où elle en était, la pudeur n’entrait plus en ligne de compte.
Elle longea le parapet, désœuvrée. Des adolescentes, appuyées à la rambarde du garde-fou, laissaient filer d’interminables lignes munies d’hameçons à trois pointes. De gros poissons boueux palpitaient à leurs pieds, la gueule ouverte sur une longue asphyxie, tandis qu’un nuage de mouettes tournait au-dessus du pont, cherchant à intercepter les prises au cours de leur lente remontée. Lise posa les coudes sur la rambarde et – luttant contre le vertige – plongea son regard dans le vide. L’impression était terrifiante. Elle serra les poings, s’obligeant à conserver les yeux écarquillés une minute durant. Comme elle allait battre en retraite, elle vit une forme humaine se déplacer sur l’une des piles soutenant le pont. Une seconde elle crut avoir rêvé, puis elle distingua une nuée de minuscules grimpeurs en évolution sur l’énorme colonne de pierre jaillissant des marais. Des enfants ! À leur crâne rasé, il était facile de deviner qu’ils appartenaient tous à la race masculine. Vêtus de haillons, le plus souvent demi-nus, ils montaient et descendaient le long du gigantesque pilier avec l’aisance d’un singe écureuil. Tirant profit de la moindre crevasse, usant d’encoches taillées à leur intention, ils bondissaient sans paraître se soucier de l’abîme et du vent. Lise sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque. Sur chaque pilier un essaim de gamins, dont les plus âgés présentaient la morphologie d’un enfant de sept ans, déployaient une activité de fourmilière en alerte. S’arc-boutant par le seul moyen de leurs doigts, de leurs orteils, ils filaient tels des lézards, s’élevant et descendant sans trêve sur le fût de la colonne. Une telle aisance, un tel mépris du danger, avaient quelque chose de magique. Les yeux plissés, Lise dénombra une centaine de grimpeurs par culée. Les plus proches évoluaient à dix mètres sous elle, et l’on distinguait parfaitement leur peau rougie par les rafales. Pour l’heure, ils agitaient des chiffons afin d’effrayer les mouettes, ou les bombardaient avec des débris de métal dès qu’elles s’approchaient des poissons qu’on halait, encore dégoulinants de boue. Lise se tourna vers l’une des adolescentes préposées à l’appâtage des hameçons.
— Ces gosses sur les piliers, balbutia-t-elle, à quoi jouent-ils ?
La jeune fille dilata un œil bovin, plein d’incompréhension, puis sa bouche se tordit en une grimace de mépris.
— Ah ! Vous voulez dire : les garçons ? Ils ne jouent pas, ils travaillent. Faut bien qu’ils servent à quelque chose, non ? En ce moment ils chassent les oiseaux, mais d’ordinaire ils nettoient les piles du pont. Ils en détachent les lithophages.
— Les quoi ?
— Les lithophages. Une espèce de mollusque géant qui sort des marécages pour grimper à l’assaut des piliers. Ils sont gros comme la main et attaquent par milliers. Si on les laisse faire, ils se collent sur la colonne et sécrètent un acide qui ronge la pierre. Oh ! pas profondément, un ou deux centimètres, mais à la longue, avec les années, ça équivaut chaque fois à un coup de scie supplémentaire. Dans le Sud on raconte qu’il y a des ponts qui se sont écroulés comme ça ! Grignotés à la base par les lithophages. Quand le pilier est bien entamé il suffit d’une tempête un peu forte, et crac ! Les garçons repoussent les mollusques, ou les tuent. Quelquefois même, ils les mangent ! Faut pas être dégoûté !
Lise se mordit nerveusement l’ongle du pouce.
— Mais… Il n’y a jamais eu d’accident ?
L’adolescente haussa les épaules et reprit sa besogne.
— Oh ! Si, bien sûr, marmonna-t-elle au bout d’un moment, des fois le vent les emporte, ou bien une mouette leur pique la tête ou leur crève les yeux. Le plus souvent ils tombent à cause d’une crampe, mais dans l’ensemble on n’en perd pas trop… Et puis on les remonte le soir pour leur donner à manger. Il faut les mener durement, vous savez ! C’est de la sale graine ! S’ils ne faisaient pas ça, ils ne serviraient à rien, on pourrait aussi bien les balancer dans le vide à leur naissance !
Lise s’écarta, agrippa le garde-fou avec la certitude qu’elle allait vomir tous les repas ingurgités au cours des deux dernières semaines, mais sa nausée s’estompa après quelques goulées d’air frais. La main de David se posa sur son épaule. Elle lui fit face, les yeux pleins de larmes.
— Vous pleurez ?
— Non, c’est le vent. Il me fait toujours larmoyer, je ne suis pas une fille des grands espaces.
Ils restèrent face à face une bonne minute, dans le silence et la gêne.
— Vous savez, pour les gosses-alpinistes ? balbutia enfin Lise.
David hocha affirmativement la tête. Il avait les traits tirés d’un homme qui vient de passer une nuit blanche.
— C’est un monde de fous ! sanglota Lise le visage dans les paumes. Je voudrais partir d’ici…
— Vous allez être exaucée, fit-il d’une voix morne, Juvia nous laisse le champ libre. J’ai prévenu Cazhel. Il a, paraît-il, réussi à griffonner une carte approximative des ponts environnants. La balade continue…
Il enfonça les mains dans ses poches, hésita…
— Vous savez, Lise, murmura-t-il enfin, cette femme – Juvia – elle m’a raconté de drôles de choses à propos des migrations. Elle parlait de phénomènes migratoires généralisés… Il y a des concordances troublantes. Si seulement je pouvais décrypter les inscriptions des Patchworks !
Un concert de hurlements éclata soudain dans toute la ville. Des filles en armes jaillirent des ruelles pour s’amasser au long des parapets. Sur tous les toits, des forêts de piques et de lames montèrent vers le ciel. Cazhel apparut, le casque de travers, tirant péniblement les trois sacs sauvés du naufrage de la camionnette.
— Il faut filer ! s’égosilla-t-il pour dominer le tumulte. Vite, prenez ça et courez !
— Mais enfin ! protesta Lise. Qu’est-ce qui se passe ?
Le policier pointa un doigt vers l’horizon ; une nuée de ballons dirigeables convergeaient sur le pont en formation serrée.
— Des pirates, expliqua-t-il en avalant la moitié des syllabes, ils connaissent bien le coin, ils viennent par ici pour razzier les femmes ! Ce n’est pas notre affaire, soulevez les sacs et filez !
Lise regardait grossir les panses de caoutchouc gris, fascinée. Des filets traînaient dans leur sillage.
— Ils vont les prendre au chalut, martela Cazhel, et si elles se terrent dans les cubes, ils bombarderont la ville pour les contraindre à sortir. C’est pour cela qu’elles grimpent sur les toits et les terrasses. Elles préfèrent courir le risque d’être capturées que de faire subir le moindre préjudice au pont !
Lise parut revenir à la réalité. À présent Cazhel tenait un énorme Colt à la main. Ils se mirent à courir, le ventre noué et le cœur fou…